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dimanche 10 juillet 2016

Le secret de la Chartreuse de Laurent Bidot

Nous vous l’annoncions, une bande dessinée consacrée à la liqueur des Pères Chartreuse vient de paraître ce 6 juillet aux éditions Glénat. Ce volume fait suite à L’histoire de la Grande Chartreuse consacré à l’ordre de Saint Bruno. “Un album qui a rencontré un joli succès auprès des lecteurs mais dans lequel il manquait, par choix, l’évocation de la fameuse liqueur. Je dis par choix car j’avais dans l’idée de raconter cette formidable aventure un jour dans un album”, précisait l’auteur, Laurent Bidot. C’est désormais chose faite avec Le secret de la Chartreuse.
Présentation de l’éditeur :
“Depuis le XVIe siècle, le manuscrit de la recette de l’élixir de Chartreuse se transmet de moine en moine dans la région de Grenoble. De nos jours, Ayumi, une jeune étudiante japonaise, part en France pour un projet de livre sur le Cognac. Arrivée sur place, elle se rend compte que sa destination n’est pas du tout celle qu’elle croyait : on lui explique qu’elle doit se rendre à Grenoble pour y étudier la fabrication de la Chartreuse. Déçue, elle n’imagine pourtant pas tous les secrets qui entourent la confection de cette liqueur... Dans un récit construit sur deux époques – historique avec la transmission des moines Chartreux ; contemporain avec l’enquête de la jeune étudiante japonaise –, Laurent Bidot nous plonge dans les secrets fascinants de cette liqueur emblématique de la région grenobloise.”
On l’a bien compris, la fameuse recette, le secret, joue un rôle important dans la narration et est traité comme un personnage à part entière. On croise naturellement les Chartreux de Vauvert, le maréchal d’Estrée, Jérôme Maubec, Dom Garnier… L’ouvrage est visiblement bien documenté, on y trouve des considérations sur l’exploitation du fameux manuscrit, le labeur des moines distillateurs et l'évolution du produit.
Exemple : "Une planche où vous pouvez découvrir la couleur originale de la fameuse liqueur verte... Hé oui, c'est un scoop, elle était rouge. Et son goût était assez désagréable, si l'on en croit les témoignages. C'est bien la preuve que les pères chartreux n'ont pas inventé la recette en un jour." L.B.
 
Une agréable lecture estivale. Vous pouvez consulter les premières planches sur le site de l'éditeur.

mercredi 6 avril 2016

Entretien avec Michel Steinmetz (1)

Il est l'auteur du livre de référence sur le sujet :  "Chartreuse : Histoire d'une liqueur - Guide de l'amateur" aux éditions Glénat. Ouvrage qui soit dit au passage, a non seulement constitué une importante source d'information pour ce blog, mais aussi qui n'y est pas pour rien dans son lancement.
Michel Steinmetz a eu la gentillesse de répondre à nos questions pour un entretien en trois parties au sujet de son livre et de sa démarche.
 
Pouvez-vous nous dire d'où provient votre intérêt pour la Chartreuse ?
En revenant de Tahiti où j'avais passé mon adolescence, je me suis inscrit à la fac de Médecine de Grenoble et j'ai eu la chance d'être accueilli par mon oncle qui avait la bonne habitude de clore les repas par une petite Chartreuse. Rapidement, j'ai découvert toute la gamme de liqueurs des Pères Chartreux en visitant souvent les caves de Voiron. J'ai assisté au lancement de la neuvième centenaire en 1984, que j'ai tout de suite adoptée comme rapport qualité-prix incroyable (j'étais étudiant et assez pauvre à l'époque). Durant mon internat, j'ai côtoyé Isabelle Paturle dont le père était au conseil d'administration de Chartreuse Diffusion. Pour me faire plaisir, elle m'a offert une cruche remplie de VEP : quel bonheur!
Au début des années 1990, en fréquentant les nouvelles Galeries à Grenoble, je vois une bouteille « d'Eau-de-vie Chartreuse » avec sa sublime capsule bleue : je l'achète environ 1000 F, content d'avoir déniché une perle rare. Quelques jours plus tard, lors d'une énième visite aux caves, je constate qu'elle est également en vente au prix de 400 F. Je vais donc au service commercial pour demander une explication et très gentiment, ils me proposent de m'offrir une "Tarragone" (ils venaient de faire revenir les stocks d'invendus et les proposaient pour la somme de 500 à 750 F). Je décide donc de prendre une Tarragone 1962 jaune (mon année de naissance) et là : émerveillement! La Chartreuse continue à vieillir dans la bouteille et exprime des parfum d'épices et d'herbes aromatiques qui évoluent au fil du temps passé dans le verre! C'est tout simplement "magique". Comme j'étais fauché, j'ai juste réussi à acheter une "verte 1968" avant que certains restaurateurs ne se constituent des réserves et tarissent cette source bénite...
En résumé, je suis tombé dedans étant petit, mais j'ai encore le droit d'en boire!

Et d'où est venue l'idée du livre chez Glénat ?
Vers 2001, j'ai cherché à dénicher un livre qui expliquerait l'histoire de cette liqueur d'exception et je n'ai trouvé que des articles épars. En me renseignant un peu plus, j'ai appris que le fromager caviste François Blanc Gonnet de la Laiterie Bayard avait un projet de livre sur le sujet avec un ami photographe, mais qu'hélas son comparse était décédé et que lui-même ne trouvait pas le temps de s'y mettre. Ma conclusion a été rapide: cette liqueur mérite un livre et je vais m'y atteler. J'ai eu la chance de pouvoir compter sur les relectures de Dom Benoit, le père Chartreux en charge de la distillerie, qui, tout en préservant jalousement le secret me donnait quelques renseignements pour préciser certains points au milieu d'une histoire tumultueuse. Car l'aventure du manuscrit est un véritable thriller, un roman policier truffé de rebondissements.
Au bout de deux ans de recherches, des archives départementales de l'Isère à celles de Marseille en passant par Tarragone et les archives nationales de Paris, je suis allé trouvé Jacques Glénat, déjà éditeurs de plusieurs ouvrages sur les Chartreux. Je voulais travailler avec lui et connaissait son amour pour les vins et le Chartreuse. En cinq minutes, l'affaire était conclue et il m'orientait vers une de ses collaboratrices pour mettre le livre en forme.
A suivre...

dimanche 12 janvier 2014

Les chartreuses de la Tour d’Argent

La revue Vigneron du printemps dernier consacre un article à David Ridgeway, maître sommelier du célèbre restaurant de La Tour d’Argent, et si nous le mentionnons ici c’est bien entendu qu’il y est question de chartreuse et pas des moindres !

Une table prestigieuse, d’ancestrales bouteilles
La Tour d’Argent, un des plus anciens restaurants d’Europe, ouvert en 1582, est un haut lieu du patrimoine gastronomique français. Si l’établissement est fameux pour son canard au sang, il l’est également pour la richesse de sa cave exceptionnelle.
Dans une sélection de 8 bouteilles provenant de cette dernière, parmi grands crus et anciens vintage port, David Ridgeway a choisi une très vieille chartreuse, une verte du 19ème siècle.
“Nous avons une si belle collection de spiritueux, des chartreuses de 1885, des armagnacs de 1875. Toutes ces eaux-de-vie ont gardé une minéralité incroyable, un gras, une onctuosité…”
Sur l’étiquette on peut lire :
“CHARTREUSE VERTE ANCIENNE - 1885 - Caves de la Tour d’Argent”.
Cette chartreuse verte, a minima ré-étiquetée par l’établissement, se distingue donc de la présentation traditionnelle de la chartreuse et fait mention du millésime.
 
Un peu d’histoire
L'article nous en apprend davantage sur ces bouteilles :
“Ces chartreuses ont été rentrées spécialement pour le ‘café anglais’, elles font partie de notre héritage, de notre ADN. La Tour d’Argent a toujours été attachées aux chartreuses bien avant que cela ne devienne la mode.”

Le café anglais est un lieu qui comme le millésime de ces liqueurs vertes renvoie au 19ème siècle et à son histoire, à Paris et sa vie littéraire... Lieu couru et distingué, réputé pour sa cuisine, et où les milieux artistiques côtoyaient les chefs d’états (Le dîner des 3 empereurs), le café anglais ferme en 1913 et sa cave ira enrichir celle de la Tour d'Argent.
[Merci à Philippe pour le tuyau !]

vendredi 20 août 2010

le Secret de la Chartreuse

Elixirs, thiéraques et potions magiques
Dès l'Antiquité les plantes et leurs propriétés sont un objet de connaissance ; au Moyen Âge l'herboristerie constitue un volet d'un savoir précieux, en partie occulte, qui à chaque plante associe une ou plusieurs vertus mais aussi une symbolique et intégrant le tout en un jeu de correspondance complexe. La réalisation d’un élixir s’intègre donc dans une quête tant technique que spirituelle visant l’élaboration d’une potion à base de plantes, la recherche d ‘un dosage combinant leurs vertus et la réalisation d’un assemblage de composants multiples en un tout homogène et équilibré aux propriétés remarquables et non des moindres puisqu’il s’agit de réaliser la thiéraque, une potion de jouvence ou un élixir de longue vie...

Un document publicitaire des années 1940 met en avant cette dimension : "C'est en 1605 que le maréchal d'Estrée (...) remit la formule du secret aux Chartreux de Paris. De qui la tenait-il ?... D'un inventeur inconnu, d'un patient chercheur acharné comme tant d'autres à la recherche de la panacée ou de la pierre philosophale ?... Mystère !..." Et ce mystère recoupe tant les origines et la nature du manuscrit que les caractéristiques de la recette et les ingrédients qui la compose. Plus loin le même document publicitaire souligne aussi "la complexité de la formule" et "la difficulté à se procurer les nombreuses plantes nécessaires". Apolinaire aurait même prétendu tenir directement d’un chartreux que la formule comprenait de la peau de serpent pillée [lien].


De la mystique alchimique à la symphonie des plantes
Nous l’avons vu dans l’article sur l‘élixir végétal dont découlent les liqueurs jaunes et vertes, au moins 130 plantes aromatiques et médicinales rentrent dans la composition de la Chartreuse : "Il n'entre pas moins de 130 plantes et épices différentes venues de nombreuses contrées dans les dosages qui se font à la poignée, comme autrefois, destinés à la macération avec l'alcool, avant distillation" précise Dom Benoit. Il s’agit de plantes, feuilles, écorces, racines mais aussi d’épices et de graines (de sésame notamment) dont une partie sont originaires du massif de la Chartreuse, les oeillets des Chartreux justement, mais aussi l’absinthe, la gentiane, les bourgeons de sapin... Quant aux autres ingrédients ils doivent être importés (le safran rentrerait dans la l’étape de coloration de la liqueur Jaune).

La composition précise de la recette, les ingrédients rentrant dans sa composition et les procédés de fabrication constituent le véritable secret des chartreux et il n’est guère possible d’obtenir davantage de précisions à ce sujet de la part de ces derniers. Reste à l’amateur, outre les joies et les complexités de la dégustation, un certain nombre de pistes ; tout d’abord la première page du manuscrit, la seule qui fut dévoilée, stipule le début des espèces et quantités de plantes rentrant dans sa composition (mélisse, armoise, bétoine, matricaire, chardon bénit, petite centaurée, lavande, sauge, cassis (feuilles), marjolaine, hysope, mélilot, thym). On y retrouve les plantes composant les jardins médiévaux et sans doute la plupart des variétés connues à l’époque et c’est cette diversité et cette richesse qui constitue un des éléments caractéristiques de la Chartreuse par rapport aux autres boissons à base de plantes. A titre d’information on peut prendre connaissance des 14 plantes médicinales et de 9 épices qui rentrent dans la composition de l’Eau de mélisse des Carmes Boyer parfois dénommé Eau des Carmes qui est un digestif et vitalisant naturel.


Le secret de la Chartreuse, où se nouent les spécificités d’une liqueur
“Ce secret transmis du Moyen Age, est une merveille, car l'arôme de toutes les plantes est mêlé de façon si harmonieuse, qu'on ne peut en reconnaître aucune. Et le dosage des plantes médicinales et aromatiques est si bien étudié, que la Chartreuse est une liqueur hygiénique dont la bienfaisance est naturellement reconnue". Ces différentes considérations nous éclairent sur ce que recouvre exactement ce fameux secret de la Chartreuse : l’identité même du produit. En effet il en concerne à la fois l’origine, la conception même, via ses ingrédients, dosages et processus de fabrication mais aussi sa dimension historique et identitaire et en conséquence commerciale.

En effet une spécificité de la Chartreuse est qu’elle fut exploitée commercialement, depuis le début du XVIII ème siècle et avec un succès mondial, sans que sa recette ne fasse l’objet d’un dépôt ou d’un brevet. Ainsi avec sa formule jamais déposée ni protégée autrement que par le sceau du secret bien gardé, ces liqueurs restent inimitables, “souvent copiées mais jamais égalées”. L’histoire mouvementée de la Chartreuse retranscrit bien cette spécificité qui fait mesure d’exception parmi les produits alcoolisés.

Enfin le Secret de la Chartreuse est le titre d’une publicité récurrente, dès les années 1930 dans des supports de presse puis ensuite de nombreuses références y sont faites dans des prospectus commerciaux ou même dans le livret qui accompagne l’élixir végétal dans son étui protecteur... Elle prend la forme d’un récit où s’amalgament l’histoire de la production de Chartreuse, le détail d’un certain nombres d’épisodes ou faits notoires de cette histoire qui seront mis en avant de façon récurrente dans les publicités des pères chartreux et enfin une sorte d’argumentaire sur les qualités de la Chartreuse et en quoi elle est unique.
 

mercredi 28 avril 2010

Chartreuse dans la littérature

Léon Bloy, Le désespéré
"Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l'ascension du Désert de la Grande-Chartreuse. Lorsqu'il eut franchi ce qu'on appelle l'entrée de Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs monstrueux, au-delà desquels la vie moderne paraît brusquement s'interrompre, une sorte de paix joyeuse fondit sur lui. Il allait enfin savoir à quoi s'en tenir sur cette Maison fameuse dans la Chrétienté, -- si bêtement entrevue, de nos jours, à travers les fumées de l'alcoolisme démocratique, -- ruche alpestre des plus sublimes ouvriers de la prière, de ceux-là qu'un vieil écrivain comparaît aux Brûlants des cieux et qu'il appelait, pour cette raison, les "Séraphins de l'Église militante !"
Les gens badigeonnés d'une légère couche de christianisme qui veulent que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment que le monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L'effet heureux de ce préjugé est une restitution périodique de l'antique solitude cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux !
L'énorme affluence des voyageurs, dans ce qu'on est convenu d'appeler la belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien pesante importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux n'aurait certainement pas la force évangélique qui fait bondir les montagnes, et beaucoup viennent et s'en vont qui n'ont pas d'autre bagage spirituel que le très sot journal d'un touriste sans ingénuité. N'importe ! ils sont reçus comme s'ils tombaient du ciel, aérolithes mondains de peu de fulgurance, qui ne déconcertent jamais l'accueillante résignation de ces moines hospitaliers
La Grande-Chartreuse doit donc être visitée en hiver par tous ceux qui veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse combinaison de la vie érémitique et de la vie commune qui caractérise essentiellement l'Ordre cartusien, et dont la triomphante expérience accomplit, tout à l'heure, son huitième siècle.
Fondée en 1084, la famille de saint Bruno, -- rouvre glorieux qui couvrit le monde chrétien de sa puissante frondaison, -- seule entre toutes les familles religieuses, a mérité ce témoignage de la Papauté : "Cartusia nunquam reformata, quia nunquam deformata, l'ordre des Chartreux, ne s'étant point déformé, n'a jamais eu besoin d'être réformé."
Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux murènes de la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du monde, il est au moins intéressant de contempler cet unique monument du passé chrétien de l'Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et sans macule, dans le milieu du torrent des siècles."
Texte en ligne

J.K. Huysmans, A rebours
"La similitude se prolongeait encore : des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs; ainsi pour ne citer qu'une note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de chartreuse verte. "

Léon Daudet, Salons et journaux - souvenirs des milieux politiques, littéraires, artistiques et médicaux de 1880 à 1908
De temps en temps, trop rarement à mon gré, on apercevait, chez Foemina, le psychologue Antoine Bibesco. C'est un des plus amusants numéros que j'aie rencontrés. Ce grand garçon voûté, barbu, tenance, au visage plissé, qui semble ridé, s'approchait de vous et vous interrogais : "Quel age avez-vous ? Depuis combien de tempsfaîtes-vous de la littérature ?... Quand vous réfléchissez, voyez-vous un abîme à gauche, comme Pascal, ou une boule de feu comme Newton ?... Quel est le chiffre de vos revenus ?... Avez-vous une saveur amère dans la bouche, lorsque vous dites coloquinte ?... Quel était le prénom de votre bisaïeul ?... Préférez-vous la chartreuse ou la bénédictine?" On m'assure que, des notions ainsi recueillies, Antoine Bibesco - les plus inquisitorial des incohatifs - constitue des sortes de table baconniennes, d'où il extrait des lois de l'esprit."